Souchon, ici et là, comme du cinéma

Alain Souchon à Saint Etienne, @elsaschulhof

Le merveilleux Alain Souchon a fait paraître la non moins aussi merveilleuse chanson Ici et là, issu de son album Âmes Fifties sorti l’année dernière et sacré album de l’année aux dernières Victoires de la musique.

Depuis C’est déjà ça ….

Alain Souchon, marcheur infatigable et arpenteur régulier des rues Paris, s’inspire de ses ballades autant contemplatives que nécessaires pour créer ses chansons. Il a ainsi toujours écrit des textes modernes, qui racontent la société telle qu’elle est et telle qu’elle évolue. De manière très cinématographique avec C’est déjà ça, (dans l’album du même nom), il nous décrivait dans ce monde du début des années 90, cette femme venue du Soudan, errant rue de Belleville, à Paris, cette belle ville, loin de son pays dans lequel « pour un air démocratique on t’casse les dents ».

à Ici et là

30 ans plus tard autre lieu, autre constat, autre ambiance cinématographique mais une même modernité dans l’écriture de Ici et là, dans lequel on imagine un Souchon, qui, tel un personnage de Sempé (comme aime à le décrire son fils Pierre), regarde le monde depuis sa fenêtre imaginant les destins croisés d’un monde qui « grimpe à Hypokhâgne » d’un coté et « tourne dans la ZUP » de l’autre, les deux séparés par ces « 40 mètres de goudron » de périphérique.

Alain reprendra la route on l’espère, dès le 5 septembre prochain. Un concert à ne pas manquer durant lequel la musique se mêle très souvent à l’émotion, et où toutes les générations se retrouvent.

Aloïse Sauvage, Dévorantes.

Dévorantes, c’est le titre de son album mais c’est aussi sa façon d’être.

Aloïse dévore. Tout, tout le temps et très tôt.

Petite, elle a fait de la batterie et du saxophone mais surtout de la flûte traversière.
Elle aimait bien faire la clown avec son frère et sa sœur mais c’est sur le bitume qu’elle préfère s’exprimer . Elle apprend le hip hop à la MJC de sa ville avec comme professeur un des danseurs de Billy Crowford. Hors des murs, elle dévore le bitume en apprenant le Break dance avec ses amis. Et puis elle a fait du cirque, beaucoup, à l’académie Fratellini, et aussi du cinéma. Après plusieurs sortie d’EP l’année dernière et de nombreuses scènes qui lui ont déjà valu une victoire de la musique, elle sort enfin son premier album.

Ses amours, en plein dans nos faces.

Avec Dévorantes, elle parle d’amour, et bien sûr, c’est banal.

Ce qui l’est moins ce sont ses mots pour le dire. Aloïse parle cruement d’amour, celui qu’elle ressent pour une autre femme. Et ça n’est pas banal. Pas banal que dans la chanson française, une femme parle ouvertement de son homosexualité. Avec Pomme ou Hoshi, Aloïse Sauvage fait partie de cette génération de femmes qui ose (enfin) dire, afficher, chanter qu’elle n’est pas hétérosexuelle.

Sa mélancolie rôde, souterraine et ne la quitte pas. Alors elle chante les masques qu’on se compose pour « être le clown de service et paniquer en coulisse » (Et cette tristesse, chanson peut-être la plus réussie de l’album).
Mais loin de se laisser aspirer par la vague de spleen, elle combat, et revendique. Dans Omowi, hymne à la tolérance homosexuelle, elle envoie se faire « enculer » et « cunilinguer » les harceleurs. Une écriture volontairement crue et imagée qui rappelle celle que pratiquait OrelSan dans St Valentin « va te faire « marie trintigner » .

Elle rêve d’une cabane au bord de la meravec un chien et des enfants. Elle sait que « la vie compte », et elle ne veut pas l’oublier. Alors elle danse « A l’horizontale » suspendue à son micro, lui même accroché à un filin sur poulie dont l’autre extrémité est tenu, selon la légende , par les biceps d’un technicien en coulisses. Et elle s’envole.

Objet symbolique, son micro devient un mégaphone pour exorciser ses douleurs, conjurer sa pudeur et parvenir en disant à tous, ce qu’elle n’a pas réussi à dire à une seule. Dans la vie elle ne « prend pas le temps, elle lui courre après » (Feux verts). Dans les méandres d’une relation à deux, elle voudrait que l’amour suffise pour rendre la vie belle, (si on s’aime) ou permettre de retrouver les parfums d’enfance que l’on a perdus (Papa).

Souchon, Stromae et Orelsan en background

Après la réminiscence d’Orelsan dans Omawi, c’est Stromae qu’on entend dans Tumeurs, métaphore sur l’insaisissable crabe que le rappeur belge avait si bien traduit dans son génial Quand c’est.
Enfin, quand Souchon chantait un Jimmy malheureux et victime des femmes qui lui brisaient le cœur, Aloïse chante une Jimy volontaire et féminine, qui ne porte qu’un seul M dans son prénom et tient une femme à son bras. Cette femme, son amour, « celle qu’elle a choisi » contre celui que la société veut qu’elle choisisse.

Dévorante enfin, donne son nom à l’album et sonne autant comme un hymne que comme une profession de foi. Celle d’une jeune artiste libre, fière de revendiquer son identité homosexuelle. Ses chansons sont expressives et directes, comme elle.

Il y a ces amoureux qui se serrent…

Il y a un chanteur sur scène et les accords de Foule Sentimentale sur la guitare de Michel -Yves Kochman

Il y a un chanteur sur scène, un violoncelle et un piano droit sur lequel il joue les accords de On s’cache des choses

Il y a ses mains jointes dans le noir, il y a ce visage recueilli quand il dit « Et si en plus y’a personne »

Il y a 30 ans de musiques, trente années de nos vies couchées sur du papier et souvent aussi sur les notes de Laurent Voulzy

Il y a les disques d’or et les Victoires, et aussi Charles et Pierre,

Il y a écrit au feutre noir les mots « un cheval » sur un poster accroché au mur,

Il y a ces amoureux qui se serrent,

et Alain Souchon sur la scène du Zénith de St Etienne.